"Girouette" de Pol Bury

Avec ses Plans Mobiles – dont il existe un bel exemple dans la collection, voir inv. n° TAC102 – Pol Bury a voulu libérer la peinture de son enfermement dans une toile rigide. L’utilisation de panneaux de forme irrégulière pouvant se déplacer indépendamment les uns des autres à l’aide d’un axe permet une infinité de compositions potentielles qui libèrent formellement la peinture abstraite. 

Avec les Girouettes, l’artiste va encore plus loin et applique la même idée à la sculpture. Là encore, des volumes de forme irrégulière sont peints dans des plans de couleur contrastés, et un axe central permet de faire tourner les parties supérieure et inférieure indépendamment l’une de l’autre. Esthétiquement toujours étroitement liées à la peinture abstraite géométrique, les Girouettes permettent également une infinité de compositions, mais en trois dimensions au lieu de deux. 

Après avoir sommeillé pendant plus de 70 ans dans une collection privée, cette Girouette a refait surface dans l’émission de télévision néerlandaise « Tussen kunst en Kitsch » à la fin de l’année 2022. La propriétaire était la fille d’un galeriste anversois, qui s’est avéré être Karel Horemans. Avec sa galerie kunstcabinet k.n. horemans, il a été l’un des premiers défenseurs de l’œuvre de Pol Bury dans les années cinquante. Également critique d’art (sous le nom de plume Karel Elno), sa galerie présentait les artistes qu’il considérait comme des acteurs révolutionnaires de la scène artistique belge, mais son œil pour distinguer les artistes exceptionnels n’allait pas de pair avec un talent commercial extraordinaire. Sa galerie a été très éphémère, et plusieurs œuvres de son stock sont restées dans la famille pendant des décennies, sans être exposées à nouveau. Ainsi, la redécouverte de cette Girouette nous raconte également l’histoire d’un galeriste idéaliste resté trop longtemps dans l’ombre. 

La biographie de Pol Bury

Pol Bury est originaire de la région « du Centre » en Belgique ; région minière autour de La Louvière. On pourrait croire que ce n’est qu’un endroit morose, correspondant à l’image qu’on pourrait se faire du « Pays noir », mais les apparences sont trompeuses. C’est exactement dans cette région que le 29 mars 1934 le groupe surréaliste Rupture est créé par Achille Chavée, Albert Ludé, André Lorent et Marcel Parfondry. En octobre 1935, ce groupe organise la première exposition internationale surréaliste en Belgique, et la deuxième exposition internationale de ce mouvement dans le monde. La région de La Louvière n’a probablement pas la renommée de Paris, voire même de Bruxelles, mais il est clair que quelque chose y foisonne. 

Pol Bury est né en 1922, donc trop jeune pour avoir connu la naissance du groupe Rupture, mais l’impact sur sa future vie d’artiste ne pourrait être plus grand. 

Sa vocation d’artiste le mène à l’académie de Mons, mais trop classique, trop provincial, son passage n’y sera que de courte durée. En 1938, il a alors 16 ans, Bury fait la rencontre d’Achille Chavée, une rencontre qui marquera de manière indélébile la vie artistique du jeune artiste aspirant, ensommeillé par les cours de Buisseret ou de Navez qu’il subit à l’académie. Chavée ouvre la porte à Pol Bury vers sur un tout autre monde, une nouvelle façon de penser, de vivre, d’être.  

Chavée deviendra son maître à penser, lui montrant la voie du surréalisme. Il introduit l’adolescent auprès des autres membres de Rupture, et plus tard, par le rapprochement du groupe wallon au groupe surréaliste bruxellois, à René Magritte. 

Après la guerre, Magritte organise fin 1945 à la Galerie des Éditions de la Boétie à Bruxelles l’Exposition internationale du surréalisme. 10 tableaux de Pol Bury partagent les cimaises avec celles de Magritte, bien évidemment, mais également celles de Jean Arp, Max Ernst, Oscar Dominguez, Victor Brauner, Henri Goetz, Raoul Ubac… L’exposition fait scandale, la presse ricane1. Malgré le manque de succès, pour Pol Bury c’est un moment crucial, sa première exposition: Je n’étais plus visiteur, mais visité.2 

Dans la presse, Bury est considéré comme le meilleur des suiveurs de Magritte. Guère le genre de critique qu’un jeune artiste ambitieux souhaite entendre, et le temps est venu de passer à autre chose. 

Dans les années qui suivent, les recherches artistiques de Pol Bury le mènent vers la Jeune Peinture belge, CoBrA, ou encore Art Abstrait. 

En 1950, lors d’une exposition à la Galerie Maeght à Paris, Bury découvre l’œuvre d’Alexander Calder3. Il comprend que ce dernier lui montre une voie différente, mais ne voit pas immédiatement comment mettre en pratique les leçons apportées par le sculpteur américain sans tomber dans la copie, erreur commise lors de sa période surréaliste. Cependant, il se rappellera plus tard de ce moment comme d’un moment d’épiphanie. 

Fin 1952, Pol Bury, Jo Delahaut et Jean Séaux signent le Manifeste du Spatialisme. Avec le recul, il est facile d’y retrouver les germes de ce que l’art de Pol Bury deviendra dans les décennies à suivre: 

Son élaboration [le spatialisme] n’est pas limitée aux cadres ni aux techniques traditionnelles. Laissant à la peinture et à la sculpture la place qui leur appartient, le spatialisme provoque une nouvelle expression plastique qui dépasse les notions de surface et d’espace telles qu’on a pu en faire jusqu’ici l’expérience. – Il intègre dans l’espace les notions principales du temps, de la durée et du mouvement27. 

En 1953, mettant les ambitions évoquées dans ce manifeste en pratique, et s’étant approprié la leçon de Calder, Bury présente à la Galerie Apollo à Bruxelles « 10 plans mobiles ». Il s’agit de reliefs constitués des deux ou trois panneaux peints et découpés comme ses tableaux géométriques, fixés sur un axe central. Cette construction permet de changer la position d’un panneau par rapport à l’autre, et ainsi, le spectateur est libre à changer la composition à son propre gré, avec un nombre illimité de compositions possibles. Pendant cette exposition il est découvert par la célèbre galeriste parisienne Denise René, qui lui donne une place en 1955 dans son exposition maintenant légendaire Le Mouvement. 

Désigné ainsi comme une des figures de proue de l’avant-garde européenne, et plus précisément du cinétisme, il faudra attendre la fin de la décennie avant que Pol Bury abandonne totalement la peinture classique. Malgré ses solutions pour libérer le tableau de chevalet de son cadre et l’introduction de petits moteurs pour engendrer un mouvement lent, les Plans Mobiles, Girouettes et Multiplans restent très tributaires de la tradition picturale de la peinture abstraite. 

Pendant les années ’50 on pourrait croire que Bury a définitivement rompu avec le surréalisme, mais dans le cas de Bury, on pourrait même dire « chassez le surréaliste, il revient au galop ». 

En effet, ses origines surréalistes se manifesteront de plus belle fin 1958, début 1959 avec la création de ses premières Ponctuations..  

Ces « Ponctuations » sont des reliefs monochromes, pourvus de fils en nylon, tiges en métal ou autres éléments qui bougent très lentement, et de façon complètement imprévisible. Elles rompent radicalement avec les traditions picturales en vigueur jusque-là, tout en utilisant le mouvement comme moyen d’expression en soi. Face à ces entités bizarres et fascinantes, notre perception du temps est remise en question, les lois de la gravité sont défiées, le spectateur non averti est surpris, interloqué. 

Depuis sa participation en 1959 à l’exposition Art in Motion au Hessenhuis à Anvers (première exposition internationale du Groupe ZERO), Pol Bury est devenu un acteur incontournable de l’avant-garde internationale. Suivent des expositions solos à la galerie Iris Clert à Paris, sa participation à la Biennale de Venise de 1964, plusieurs expositions solos aux États-Unis… Lors de sa première exposition à New York, le MoMA fait directement l’acquisition de deux pièces, tandis que les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique attendront encore plusieurs années avant d’acquérir leur première pièce de Pol Bury.  

L’adhérence au surréalisme de Pol Bury pendant sa jeunesse continue toutefois à laisser des traces subtiles dans toute son œuvre. Regardant avec un peu plus d’attention ses œuvres des années ’60 avec lesquelles il conquit le monde, on ne peut que reconnaître l’esprit surréaliste dans toute sa gloire: le sens du mystère, notre univers familier où tout semble dérailler et la loi de la gravité ne semble plus exister, la poésie envoûtante se dégageant de ses accumulations de fils ou éléments géométriques qui bougent lentement, cette pointe d’humour sournoise, cette provocation polie…: ne touchons-nous pas là le cœur même de l’esprit surréaliste? 

La reconnaissance dont Bury jouit aux États-Unis l’encourage à y passer plusieurs années pendant les années ’60. Il y rencontre également celle qui deviendra sa deuxième femme, Velma. À la fin des années ’60, nul autre qu’Aimé Maeght insiste pour que Bury retourne en Europe, pour rejoindre l’écurie de sa prestigieuse galerie qui représente parmi d’autres Giacometti, Miró, Calder, Braque, Matisse, Chagall… . Son œuvre évolue vers des pièces plus monumentales pour aboutir fin des années ’70 à ses fontaines qui égayeront les quatre coins du monde. 

Pol Bury a mérité sa place dans l’histoire de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle comme précurseur et figure incontournable du cinétisme, mais son art est suffisamment riche et varié pour permettre de multiples lectures. Une lecture « surréaliste » nous permet d’apprécier la richesse intrinsèque de son œuvre. Considérer Pol Bury comme un surréaliste serait peut-être exagéré, mais sa parenté au mouvement ne peut être ignorée. Par le biais de ses sculptures, reliefs et fontaines en mouvement, Bury nous propose un autre surréalisme: un surréalisme qui échappe au temps.